Avant que le jour ne se lève
Quelque chose tinte doucement dans le silence.
Un son fragile, presque timide, comme si quelqu’un accroche des étoiles à un fil invisible et les fait s’entrechoquer par inadvertance. La lumière hésite, change de teinte, incapable de se décider entre deux couleurs. Elle pulse, se calme, puis recommence, comme si elle cherchait elle-même la bonne nuance.
Le couloir retient son souffle.
Au mur, une petite pendule hibou cligne d’un œil. Puis de l’autre. Les aiguilles indiquent 5h02.
Ce n’est clairement pas une heure pour être éveillé.
Sauf, peut-être, quand on crée.
Ou quand on a complètement oublié ce que signifie dormir.
Le printemps est là depuis quelques jours déjà. Il s’est installé sans prévenir, comme s’il avait profité d’un moment d’inattention générale pour poser ses valises. Les cerisiers sont en fleurs, et même à cette heure bien trop matinale, l’air est chargé de ce parfum délicat et légèrement sucré qui met de bonne humeur des gens qui n’ont pourtant rien demandé. Notamment ceux qui ne sont pas du matin. C’est-à-dire à peu près tout le monde.
Une lumière filtre sous une porte, au bout du couloir.
Pas une lumière ordinaire. Elle respire presque. Elle pulse doucement, varie, et par moments, de petits tintements cristallins s’en échappent, discrets mais obstinés. Des clochettes minuscules. Impossible de se tromper : de la magie est à l’œuvre. Et pas la magie discrète et bien élevée. Non. Celle qui fait cling quand on la touche et qui refuse de rester silencieuse.
Derrière la porte, une ombre traverse la pièce avec énergie. Elle s’arrête net, repart dans l’autre sens, virevolte presque. Les gestes sont amples, précis, passionnés. Des gestes de chef d’orchestre en pleine transe, totalement absorbé par la musique qu’il dirige, oubliant sans aucun scrupule le monde alentour… et, accessoirement, l’heure qu’il est.
À mesure que l’on s’approche, de minuscules étoiles filantes apparaissent dans l’air. Elles jaillissent comme de petits feux d’artifice miniatures, tournent sur elles-mêmes, puis disparaissent dans un discret pouf lumineux. On pourrait très bien s’asseoir là, au pas de la porte, juste pour regarder encore un peu. Après tout, le sommeil peut attendre quelques minutes de plus. Enfin… pour ceux qui dorment encore.
À l’intérieur, une voix fluette s’élève, concentrée.
— Mmmm… non. Ce rouge est trop envahissant…
Un silence s’installe, lourd de réflexion artistique. Puis :
— Voilà. C’est mieux !
Aussitôt, la lumière change de tonalité. Plus douce. Plus équilibrée. Comme si elle venait elle-même de pousser un soupir de soulagement. Les clochettes étoilées tintent brièvement, satisfaites. Le concerto lumineux reprend de plus belle, visiblement très fier de lui.
La scène se dévoile enfin.
De dos, une jeune fille se tient devant un grand tableau lumineux. Ses cheveux orange pêche, constellés de paillettes étoilées, retombent en cascade le long de son dos. Deux longues oreilles à la pointe arrondie dépassent de sa chevelure et frémissent à chaque ajustement, à chaque murmure approbateur qu’elle s’accorde à elle-même.
Elle avance.
Elle recule.
Elle incline la tête.
Elle ajuste un détail invisible pour quiconque n’est pas plongé dans cette œuvre.
Elle ne s’arrête jamais vraiment. Un pas à gauche. Un geste précis. Un demi-tour. Un recul critique. Totalement immergée, comme si le reste du monde avait gentiment accepté d’attendre dehors.
De l’extérieur, on pourrait croire à une fête nocturne. Pourtant, aucun bruit ne s’échappe dans la rue. La nuit dort encore, profondément, roulée dans ses draps comme toute personne raisonnable ayant une activité normale le lendemain.
Sur les branches des arbres voisins, quelques oiseaux sont perchés. Ils ont l’air… fatigués. Très fatigués. Certains luttent héroïquement pour garder un œil ouvert. D’autres affichent des cernes plumées fort peu flatteuses. Et pourtant, aucun ne s’envole. Tous restent là, hypnotisés par les couleurs mouvantes qui traversent la fenêtre. À ce stade, même le sommeil semble avoir renoncé à discuter.
À l’intérieur, la jeune fille continue. Rien ne semble pouvoir la perturber.
— Et voilà ! Ma petite touche finale et—
Un bâillement monumental surgit soudain, long, large, irrépressible. Un bâillement qui s’étire comme s’il attendait son heure depuis plusieurs jours.
Elle cligne des yeux. Une fois. Puis deux. Ses épaules s’affaissent légèrement. On pourrait croire à une simple nuit écourtée. Une inspiration tardive. En réalité, cela fait trois jours qu’elle travaille sur ce tableau. Trois jours. Trois nuits. Sans vraiment s’arrêter. Parce que quand elle crée, le temps a tendance à devenir une notion très théorique.
Ce tableau doit être exposé très bientôt, lors de la petite exposition organisée par les marchands locaux pour célébrer le retour de la belle saison. Et elle a décidé de l’offrir. Les dons récoltés serviront à rénover un vieux moulin, fierté de cette petite ville de campagne où la nature est généreuse, vivante… et parfois un peu envahissante quand on oublie d’entretenir les choses.
Elle recule de quelques pas et observe son œuvre dans son ensemble. Ses oreilles frémissent, hésitent.
— J’espère qu’il va plaire…
Un court silence s’installe. Puis un bruit très reconnaissable vient briser la solennité du moment.
Son ventre.
Il gargouille joyeusement, comme s’il venait tout juste de se rappeler qu’il existait.
— Ah oui. Le petit déjeuner !
Un sourire éclaire aussitôt son visage, comme si cette révélation était la meilleure idée qu’elle ait eue depuis des heures. Peut-être même depuis trois jours.
Quand elle crée, elle ne sait plus s’arrêter. Surtout quand ce qu’elle fait peut apporter un peu de joie… et quelques sourires.
La lumière du tableau diminue doucement, comme si elle aussi acceptait enfin l’idée d’une pause bien méritée. Les clochettes se taisent. Les étoiles s’éteignent une à une, à contrecœur.
Dehors, le ciel change. Un bleu très pâle s’installe à la place de la nuit. Les oiseaux se redressent, soulagés, comme s’ils venaient de survivre à une épreuve parfaitement inutile mais néanmoins mémorable.
La jeune fille s’étire, se frotte les yeux, puis jette un dernier regard à son œuvre. Un regard tendre. Fier. Un peu inquiet aussi.
Le jour se lève.
Et quelque part, sans qu’elle ne s’en doute encore, une histoire commence.